BERNANOS (G.)

BERNANOS (G.)
BERNANOS (G.)

Figure emblématique de l’écrivain catholique au XXe siècle – avec Claudel et Mauriac –, Bernanos ne saurait relever d’une école littéraire ou d’une tendance politique univoque. Si ses premiers romans (Sous le soleil de Satan , L’Imposture , La Joie ) s’insèrent, par leur écriture, dans la tradition balzacienne, ils n’en dépassent pas moins les structures romanesques du XIXe siècle en y introduisant l’univers du surnaturel, tandis que Monsieur Ouine semble préfigurer les recherches du nouveau roman.

Face à l’histoire contemporaine, les différentes prises de position de son œuvre politique, au premier abord contradictoires, imposent l’image d’un homme anticonformiste, libre de toute allégeance à une hiérarchie catholique ou à un mouvement politique (l’Action française). Admirateur de Drumont, qu’il appelle son «vieux maître», Bernanos récuse l’antisémitisme d’Hitler. Fervent catholique, il fustige l’Église espagnole pour son comportement pendant la guerre d’Espagne. Adepte de Maurras, il se rallie d’emblée à l’appel du 18 juin 1940 lancé par le général de Gaulle et incarne, en Amérique latine, lors de la Seconde Guerre mondiale, l’esprit de la Résistance au moment où, dans son ensemble, l’Action française soutient le maréchal Pétain. Monarchiste, Bernanos rejette la Terreur de 1793, mais se réclame du mouvement révolutionnaire de 1789. Foncièrement anticommuniste, il réprouve les excès du capitalisme. Seule, une vision du monde humaniste spécifique peut rendre compte de ces contradictions.

L’expérience de l’enfance

Georges Bernanos naît à Paris, le 20 février 1888, au cœur de la «République opportuniste» (1879-1899), qui avait progressivement établi un régime républicain et promulgué une législation anticléricale opposée aux valeurs de l’Ancien régime, monarchiste et catholique, auxquelles adhéraient ses parents. Son ascendance – espagnole et lorraine par son père (tapissier-décorateur à Paris), berrichonne par sa mère (paysanne) – devait exercer sur lui une profonde influence.

Qui veut découvrir le secret de sa vocation d‘écrivain doit se pencher sur son enfance, où prennent naissance les sources d’une création littéraire, qui s’est accomplie sur une période relativement brève (1926-1948): «J’ignore pour qui j’écris, mais je sais pourquoi j’écris. J’écris pour me justifier. – Aux yeux de qui? – Je vous l’ai déjà dit, je brave le ridicule de vous le redire. Aux yeux de l’enfant que je fus.» (Les Enfants humiliés). L’enfance de Bernanos est, en effet, le temps et le lieu d’une expérience privilégiée: la prise de conscience de la nécessité de vivre une foi chrétienne authentique. Dispensée par ses parents, puis dans des établissements religieux – à Paris et en province – au cours de ses études secondaires, l’éducation catholique transmet à Bernanos une foi qui ne se réduit en aucune manière au respect traditionnel d’un code moral imposé, mais se révèle, au contraire, être l’adhésion de l’être entier à une personne: au Dieu «sensible au cœur» de Pascal.

Toute sa vie, dans ses romans (inspirés par Balzac, découvert et lu avec passion à l’âge de treize ans) comme dans ses essais politiques – où il veut porter témoignage par fidélité à Drumont, dont son père était un fervent lecteur –, Bernanos cherchera à transmettre, par le langage, une expérience de foi.

Catholique et monarchiste par tradition familiale, il n’est pas homme à séparer la pensée de l’action. Menant de front, à Paris, licence en droit et licence ès lettres, entre 1906 et 1913, il milite activement dans les rangs des camelots du roi de l’Action française, au point d’être arrêté par la police au cours d’une manifestation, et condamné à cinq jours de prison à la Santé, en mars 1909. Réformé pour raison de santé en 1911, il parvient, en août 1914, à se faire admettre au sein du 6e régiment de Dragons, engagé au front. Il est blessé en 1918 et reçoit la Croix de guerre.

Né de la Grande Guerre et des souffrances assumées dans les tranchées, Sous le soleil de Satan répond à une volonté de rendre au langage – dénaturé par de multiples formes de mensonges au cours des années de guerre et d’après-guerre – sa vérité, en lui donnant mission d’évoquer la réalité la plus haute et la plus pure à laquelle puisse accéder l’homme: la sainteté. Le succès inattendu de ce premier roman, publié en mars 1926, incite Bernanos à abandonner sa profession d’inspecteur d’assurances pour se consacrer à la création littéraire.

Jusqu’à sa mort, il lui faudra assurer l’existence de sa femme (rencontrée à Rouen, alors qu’il dirigeait, en 1913-1914, un petit hebdomadaire monarchiste, L’Avant-Garde de Normandie ) et de ses six enfants. Ses soucis d’argent seront permanents. Si l’écriture est, pour lui, exigence de salut, elle est aussi nécessité de vie. C’est ce qui explique une vie itinérante, répondant au souci de rechercher les conditions économiques d’existence les moins onéreuses. Une vie qui conduit successivement Bernanos de Clermont-de-l’Oise à la Côte d’Azur (1930-1934), puis aux Baléares (1934-1937), où il observe les excès de la «croisade» franquiste. Rentré en France en mars 1937, il embarque à destination de l’Amérique du Sud, en juillet 1938, deux mois avant les accords de Munich. Il séjourne presque sept ans au Brésil (septembre 1938-juillet 1945), où il défend l’esprit de la Résistance par ses articles, ses conférences et ses messages radiophoniques. La dernière période de sa vie est marquée par une intense activité journalistique et un séjour en Tunisie, au cours duquel il compose le Dialogue des carmélites , avant de revenir à Paris, où il meurt le 5 juillet 1948.

Deux registres d’inspiration scindent son œuvre: les romans et les «essais et écrits de combat». Ils sont réunis par un dénominateur commun: une fidélité à l’Évangile et au Christ qui garantit la dignité de l’homme.

Le romancier du visible et de l’invisible

Sans conteste, Sous le soleil de Satan , «roman de la vie spirituelle», suggérant «l’invisible par le visible», selon le mot de Léon Daudet (L’Action française , 7 avril 1926), comme les autres romans de l’auteur, s’inscrit dans une tradition – la fidélité aux dogmes catholiques – et dans un mouvement littéraire – le «renouveau catholique» de la fin du XIXe siècle, ouvert par Huysmans et Verlaine, prolongé par Léon Bloy et Barbey d’Aurevilly. Le «réalisme du surnaturel», qui fait l’originalité profonde des romans bernanosiens, rappelle, dans une certaine mesure, le «matérialisme résolument spiritualiste» inspiré à Huysmans par La Crucifixion de Grünewald: c’est-à-dire une volonté d’appliquer à l’univers de l’âme et du spirituel le sens de l’observation, limité par Zola et les naturalistes au domaine des mœurs et de la vie en société. Mais Bernanos renouvelle l’esprit de cette tradition, comme l’esthétique de ce mouvement.

Son catholicisme repose avant tout sur le Christ, et sa vision du monde se révèle, par essence, «christique». Que faut-il entendre par ce terme? Une vision du monde selon laquelle la réalité première est le Christ, source même de la connaissance de Dieu et de nous-même, comme de l’épanouissement de l’homme. Une vision du monde selon laquelle le destin des personnages romanesques – surtout des prêtres – se calque sur celui de la tragédie du Christ.

C’est pourquoi se discernent, dans le récit bernanosien, tant de références et d’allusions à Jésus de Nazareth (La Joie ), et les symboles christiques (la nuit, l’aube, la lumière, la croix, le sang, l’eau, les larmes) y tiennent un rôle important. C’est pourquoi les prêtres de Bernanos – Donissan (Sous le soleil de Satan ), Chevance (L’Imposture ), le curé d’Ambricourt (Journal d’un curé de campagne ) –, mais aussi Chantal de Clergerie (La Joie ), insèrent leur itinéraire intérieur dans le sillon tracé par le Christ. C’est pourquoi enfin l’œuvre romanesque de Bernanos évoque une immense métaphore de la Passion et de la Résurrection du Christ: la nuit de Gethsémani (la souffrance, l’angoisse, la mort), mais aussi l’aube radieuse de Pâques (le salut des pécheurs grâce aux souffrances du «saint»).

En véritable créateur de formes, Bernanos inscrit sa vision du monde dans une esthétique. La qualité, l’originalité de cette inscription dans la matière romanesque fondent son génie de romancier. Certes, en ce qui concerne l’emploi des temps, les procédés narratifs, le goût des dialogues et des portraits, le choix d’un cadre rural et provincial (en règle générale, l’Artois et le Pas-de-Calais; la Normandie, pour La Joie , les Alpes, pour Un crime ), la place importante accordée aux faits dramatiques – meurtres et suicides –, ses romans s’appuient sur les formes héritées du XIXe siècle, mais ils ne s’y soumettent pas. Ils les dépassent en y introduisant un surnaturel évoqué de l’intérieur, par l’écriture même. Partant de Balzac, Bernanos s’élève au niveau de Dostoïevski. Ouvert sur une exploration de la «psychologie des profondeurs» – comme chez l’auteur de L’Idiot – ce surnaturel s’unit à une esthétique qui en suggère la réalité, au moyen de procédés d’écriture spécifiques: structure du récit, paysages, notations descriptives des visages, des mains, des regards, images, symboles et métaphores... Les personnages de Bernanos évoluent selon une ligne brisée, faite de réactions imprévues, contradictoires, en apparence incompréhensibles. Le temps romanesque est ici non celui de l’enchaînement, des rapports de causalité interne ordinaire, mais celui de la rupture entre les instants, grâce à laquelle l’être s’affirme comme une personne libre. Les faits traduisent les réactions de l’âme sans les expliquer entièrement, laissant subsister l’ambiguïté. Ils n’ont, en réalité, que bien peu d’importance car ils sont les reflets de conflits intérieurs aigus opposant le péché et la grâce.

De 1926 (Sous le soleil de Satan ) à 1940 (Monsieur Ouine ), le récit romanesque bernanosien a nettement évolué. Au travers du destin christique des personnages, on observe le passage d’une thématique de l’Ancien Testament (Sous le soleil de Satan ) au Nouveau Testament (L’Imposture , 1927; La Joie , 1929; Journal d’un curé de campagne , 1936), thématique elle-même ouverte sur une écriture du non-dit (Nouvelle Histoire de Mouchette , 1937; Monsieur Ouine , 1940). Clairement suggéré dans les premiers romans, le mystère de la «communion des saints» fait ensuite place à une interrogation sur le salut possible d’un être en perdition. Il faut envisager le salut des créatures d’Un crime (1935), d’Un mauvais rêve (1935) ou de la seconde Mouchette comme un acte de foi.

En ce qui concerne l’écriture romanesque, si le Journal d’un curé de campagne , son chef-d’œuvre, accentue la rupture avec les techniques d’expressions romanesques balzaciennes à partir du procédé littéraire du journal intime, en suggérant dans le plus grand dépouillement l’omniprésence du surnaturel, Monsieur Ouine , parabole du mystère du Mal, relie le surnaturel à l’incohérence, à l’énigmatique, parce qu’il cherche à dire l’opacité du Mal, le non-être de Satan. La structure en creux du roman répond précisément au vide de la conscience éprouvé par le héros éponyme. L’évocation de sa présence à travers le prisme des autres personnages, de même que le recours à l’intrigue policière, la fragmentation du récit, la présence d’énigmes non résolues, la thématique du regard, enfin le souci de laisser au lecteur le soin de découvrir le sens de l’œuvre rompent, là encore, avec le roman traditionnel. Avec Monsieur Ouine et Nouvelle Histoire de Mouchette , les mots ne «disent» plus explicitement la réalité du salut des personnages, elle se décrypte en filigrane dans le récit.

Un dialogue avec l’Histoire

Romancier du surnaturel incarné, Bernanos affirme dans ses essais politiques une même fidélité à la vision du monde christique et aux valeurs de l’Évangile qui sous-tendent ses romans. Par son ton, où s’unissent fièvre, passion et véhémence, par ses apostrophes cinglantes, ses jugements très tranchés, sa verve satirique, son œuvre politique a souvent été rattachée au courant «polémique» de la littérature française, illustré par Pascal, Louis Veuillot ou Léon Bloy. Au-delà d’un premier niveau de lecture, la polémique, chez Bernanos, signifie, en réalité, non pas dispute ou diatribe, mais débat. Débat fondamental qui confronte l’homme avec sa conscience, l’écrivain avec l’Histoire.

Au cours des années 1930-1940, qu’il s’agisse de la guerre d’Espagne, de la montée des fascismes, des accords de Munich ou de la Seconde Guerre mondiale et de ses prolongements, Bernanos a toujours commenté l’événement à travers le prisme d’une conscience qui se veut chrétienne. Ses prises de position politiques font de lui, aux côtés de Malraux, Gide, Sartre et Camus, une exceptionnelle figure d’écrivain engagé.

De l’unité profonde qui existe entre ses romans et ses essais, Les Grands Cimetières sous la lune (1938) fournit un exemple éclatant. Face à la tragédie espagnole de 1936, le livre recherche, là aussi, la signification surnaturelle des événements. Déchiffrer le monde, celui de la fiction comme celui de l’Histoire, revient à y découvrir la présence de Satan, la réalité implacable du Mal. Aux yeux de Bernanos, cette présence éclate dans ce qu’il tient pour un «crime essentiel»: le ralliement de l’Église au coup de force nationaliste de Franco, le scandale d’une Terreur cléricale, d’une «mystique terroriste» qui inverse le sens de la Passion du Christ.

La guerre d’Espagne a joué un rôle primordial dans la pensée et l’œuvre politique de l’écrivain. Elle l’a incité à renoncer aux romans (exception faite de la fin de Monsieur Ouine ) pour mettre en scène l’Histoire, en y insérant les thèmes de sa création romanesque (la sainteté, l’enfance, l’honneur, le refus du mensonge, l’aspiration à la liberté). Elle scelle la rupture avec Maurras – dont l’idéologie avait inspiré La Grande Peur des bien-pensants (1931), composé en hommage à Drumont –, qui approuve la «croisade» des franquistes puis les accords de Munich et qui, en ne s’opposant pas à la montée des fascismes, trahit à la fois la monarchie et le Christ.

Bernanos place la montée du nazisme sous le signe de l’inversion des Béatitudes de l’Évangile. Le témoignage porté par Les Grands Cimetières sous la lune recoupe celui de l’ensemble de son œuvre politique: opposer à l’idée totalitaire – fascisme, nazisme, communisme – les valeurs de l’Évangile; à l’esprit de vieillesse – prudence, égoïsme, calcul – l’esprit d’enfance; à la trahison des clercs l’honneur des pauvres; à la soif de l’argent et du pouvoir la quête de la sainteté, où l’homme s’épanouit dans la liberté.

À partir de cet essai, Bernanos rejoint le Péguy de Notre Jeunesse et de Note conjointe. Une même conception de l’écriture dans ses rapports avec l’Histoire rapproche les deux hommes: transcrire par le langage l’univers du surnaturel; confronter la vocation de l’homme et de la France avec l’événement temporel en interprétant celui-ci par rapport à l’éternité; refuser la dégradation de la «mystique» en «politique».

Dans l’itinéraire politique de Bernanos, si la fidélité à Maurras (censé défendre la monarchie et les valeurs chrétiennes) recoupe les années 1906-1931, l’adhésion à Péguy s’insère dans le refus du fascisme et du nazisme (Scandale de la vérité , Nous autres Français , 1939) et s’ouvre sur l’appui apporté par l’écriture à la Résistance (Lettre aux Anglais , 1942; La France contre les robots , 1947; Le Chemin de la Croix-des-âmes , 1948).

Après la Seconde Guerre mondiale, face à l’invasion des «machines» et des «robots», qui aliènent la vie intérieure, la France est appelée par Bernanos à promouvoir la renaissance d’une société à la mesure de l’homme, inspirée par un christianisme authentique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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